Juin 2014

Maillage clinique-recherche : facilitateurs et moyens d’amélioration

Auteurs :

  • Jacinthe Brisson, professionnelle de recherche, CIRRIS
  • Céline Lepage, conseillère à la recherche, Service du développement intégré des pratiques et de l’évaluation
  • Katia Sirois, chercheuse-clinicienne au CIRRIS et neuropsychologue, Programme des atteintes cérébrales
  • Sylvie Tétrault, chercheuse au CIRRIS, Université Laval
  • François Bergeron, chercheur au CIRRIS, Université Laval
  • Marie-Claire Bernatchez, ergothérapeute, Programme en déficience motrice en milieu scolaire spécialisé
  • Anne Rochefort, neuropsychologue, Programme des atteintes cérébrales
  • Marie-Catherine St-Pierre, chercheuse au CIRRIS, Université Laval
  • Anne-Marie Vincent, chef du Programme de développement de l’enfant 

L’une des pierres angulaires de l’amélioration des pratiques cliniques et des services aux usagers concerne les échanges entre des chercheurs et des intervenants1-3. En fait, le maillage clinique-recherche fait référence aux interactions et aux échanges répétés entre des intervenants et des chercheurs. Considérant l’importance de cette collaboration, un comité mixte, qui inclut des cliniciens des services à l’enfance et à l’adolescence de l’IRDPQ, des chercheurs du Centre interdisciplinaire de recherche en réadaptation et intégration sociale (CIRRIS) ainsi qu’une conseillère à la recherche, a été mis en place. Afin de mieux comprendre la situation actuelle du maillage à l’IRDPQ, une vaste enquête a été réalisée à l’automne 2012. Cette démarche avait pour objectif de faire ressortir des pistes d’action afin d’optimiser les liens entre les acteurs concernés. Le présent article s’inspire du rapport déposé par le comité. Il décrit brièvement la méthode utilisée et dévoile les principaux résultats.

Méthodologie

Tous les intervenants et les gestionnaires rattachés à la Direction des services à la clientèle des enfants et des adolescents de l’IRDPQ ainsi que des chercheurs du CIRRIS ont été invités à prendre part à la démarche en remplissant un questionnaire. Un total de 159 personnes ont participé à la démarche, soit 140 cliniciens et 19 chercheurs.
La triangulation des données a été utilisée pour assurer la validité des informations recueillies. Pour ce faire, deux sources de données ont été utilisées en complément aux résultats tirés des questionnaires, soit une recension des écrits et les travaux d’analyse réalisés dans le cadre de la démarche d’agrément.

Résultats et discussion

Pourquoi faut-il favoriser le maillage?

Selon la majorité des cliniciens consultés (114 sur 140, ou 81,6 %), les retombées sur la pratique clinique représentent l’aspect le plus positif lié au maillage. Plus précisément, il importe que le maillage facilite : (1) l’appropriation et le développement de nouveaux outils et de modes d’intervention; (2) la mise à jour des connaissances par le développement, l’enrichissement et l’appropriation de celles-ci; (3) le partage de connaissances.
Pour sa part, l’ensemble des chercheurs est d’avis que le maillage constitue une stratégie adéquate afin de « faire le pont » entre la théorie et la pratique. Il s’avère essentiel de prendre en compte les informations qui émergent des échanges entre les cliniciens et les chercheurs. Ces informations facilitent le développement de pratiques qui, tout en étant fondées sur les données scientifiques, s’appuient sur la réalité des milieux d’intervention.

Comment s’illustre le maillage entre les chercheurs et les intervenants?

Les données obtenues sur l’identification des activités de maillage actuelles indiquent que plus de la moitié des cliniciens interrogés (78 sur 140, ou 55,7 %) participent à une activité de recherche en plus de l’intervention clinique. Cinquante-deux cliniciens (37,4 %) le font par l’entremise de la lecture d’articles scientifiques ou en collaborant au recrutement lors de projets de recherche. De plus, 16 cliniciens (11,5 %) s’impliquent dans la collecte des données ou lors de l’évaluation de participants. Enfin, 9 répondants (6,5 %) mentionnent collaborer avec des chercheurs lors de l’élaboration de projets, de présentations dans des congrès ou pour l’écriture d’articles scientifiques.
De leur côté, 15 des 19 chercheurs répondants (78,9 %) indiquent que la corédaction d’articles avec les cliniciens suivie par la réalisation de projets conjoints, effectués grâce au Programme de soutien aux cliniciens pour la recherche de l’IRDPQ, sont leurs principales activités de maillage. La réalisation de présentations lors de congrès est aussi une des activités de maillage fréquemment identifiées par les chercheurs (14, ou 73,7 %).

Et maintenant...

Les données recueillies sont à l’effet que les activités de maillage que souhaitent réaliser les cliniciens correspondent à celles nécessitant des contacts et des interactions plus soutenus avec les chercheurs (activités d’échange, participation à des congrès, coconstruction de projets, etc.) que celles réalisées actuellement.

De manière presque unanime, les chercheurs (18 sur 19, ou 94,7 %) ont pour leur part affirmé leur intérêt à coconstruire des projets avec des cliniciens, tout comme ils ont évoqué leur volonté d’impliquer ceux-ci dans la rédaction d’articles et lors de présentations dans des congrès. La volonté d’augmenter le maillage clinique-recherche est donc bien présente et partagée.

Cinq conditions gagnantes pour y parvenir !

La recension des écrits a permis d’identifier cinq thèmes qui constituent des éléments et des pratiques à favoriser pour améliorer le maillage clinique-recherche.

1- Partage constant et transfert satisfaisant des connaissances

Selon les écrits scientifiques consultés, le réseautage ainsi que les possibilités de formation et d’entrainement offertes aux cliniciens (ex. : séminaires et ateliers) sont des stratégies favorisant le maillage clinique-recherche2,3. Ces éléments correspondent à ceux mentionnés par les répondants. En effet, ces derniers proposent des rencontres entre cliniciens et chercheurs pour discuter du contenu d’articles scientifiques, ainsi que des échanges réguliers. Bien que l’importance du partage de l’information figure comme un aspect essentiel pour tous, les résultats de la démarche d’agrément soulignent que la circulation de l’information reste encore défaillante à plusieurs égards. Par exemple, il est noté que l’information sur les projets de recherche demeure difficilement accessible aux cliniciens. De plus, les modes de diffusion privilégiés devraient être revus et davantage variés.

2- Communication constante et relations harmonieuses

Les cliniciens constatent que la reconnaissance de leur expertise, tout comme le respect et l’ouverture des chercheurs à leur égard, représentent des conditions pouvant contribuer à accroitre le maillage. Cela met en évidence la pertinence de construire des relations de qualité, fondées sur la réciprocité et le respect de l’expertise de tous6, 7. En outre, les cliniciens sont d’avis que le soutien des chercheurs et le fait de déployer les efforts nécessaires pour assurer une répartition équitable des tâches et des responsabilités, au moment de réaliser un projet de recherche, sont des éléments essentiels au maintien de relations harmonieuses.

3- Disponibilité de ressources humaines, matérielles et environnementales

La quantité et la qualité des ressources à la disposition des équipes sont des aspects essentiels au maillage clinique-recherche3. À cet effet, les cliniciens soulignent que le fait d’avoir un encadrement de qualité (ex. : appui par les conseillers à la recherche, le personnel de recherche ou celui du centre de documentation, soutien et disponibilité des chercheurs) facilite le maintien de liens de qualité avec les chercheurs. Ces derniers rapportent la disponibilité des cliniciens et leur implication dans toutes les étapes du projet, tout comme le soutien des gestionnaires et des conseillers à la recherche, comme des aspects contribuant positivement au maillage clinique-recherche. Les données issues de la démarche d’agrément vont également en ce sens et mettent en évidence la présence de plusieurs ressources à l’IRDPQ, bien que des modalités d’application et le soutien aux cliniciens pourraient encore être bonifiés.

4- Caractéristiques personnelles favorisant la réalisation de la recherche

Selon les écrits consultés, la motivation des cliniciens à s’impliquer dans la recherche est un aspect fondamental au maillage. Bien que peu de données de l’enquête ou de la démarche d’agrément permettent de confirmer explicitement cet énoncé, les propos des cliniciens mettent en évidence leur intérêt et leur motivation à s’impliquer, particulièrement lorsque les problématiques identifiées se rapprochent des préoccupations cliniques.

5- Caractéristiques des projets de recherche tenant compte des besoins de la clientèle et des préoccupations du milieu clinique

Les projets s’appuyant sur les besoins des intervenants et des usagers ainsi que ceux qui génèrent des retombées directes pour la clientèle sont à valoriser1,6,7, car ils captent de manière particulière l’attention des cliniciens. Par ailleurs, la mise en place de mécanismes permettant à ces derniers de faire part aux chercheurs de problématiques à explorer par l’entremise d’un projet de recherche doit être poursuivie.

Conclusion

En somme, autant les données provenant de la recension des écrits et de la démarche d’agrément que de l’enquête confirment l’importance du maillage clinique-recherche et sa valorisation comme pratique prometteuse. Dans l’ensemble, les répondants à l’enquête soulignent une volonté à s’engager davantage dans ce processus collaboratif, dans l’optique d’accroitre leur expertise et d’améliorer les services aux usagers

Références

  1. ALDE, P., Cheek, J., & Ballantyne, A. (2009). Taking action to close the research/practice divide. International Journal of Older People Nursing, 4, 227–232.
  2. CHEEK, J., Corlis, M., & Radoslovich, H. (2009). Connecting what we do with what we know : building a community of research and practice. International Journal of Older People Nursing, 4, 233-238.
  3. ILLES, J., Chahal, N., & Beattie, B.L. (2011). A Landscape for Training in Dementia Knowledge Translation (DKT). Gerontology & Geriatrics Education, 32(3), 260-272.
  4. SAVOIE-ZAJC, L. (1993). Qu’en est-il de la triangulation : là où la recherche qualitative interprétative se transforme en intervention sociale. Revue de l’Association pour la recherche qualitative, 8, 121-133.
  5. FORTIN, M-F. (1996). Le processus de la recherche : de la conception à la réalisation. Montréal : Décarie éditeur.
  6. 6. BAUMBUSCH, J.L., Reimer Kirkham, S., Khan, K.B., McDonald, H., Semeniuk, P., Tan, E., & Anderson, J.M. (2008). Pursuing Common Agendas : A Collaborative Model for Knowledge Translation between Research and Practice in Clinical Settings. Research in Nursing & Health, 31, 130-140.
  7. GOERING, P., Boydell, K.M., & Pignatiello, A. (2008). The Relevance of Qualitative Research for Clinical Programs in Psychiatry. Canadian Journal of Psychiatry, 53(3), 145-151. 
  8. SIROIS, K., Bergeron, F., Bernatchez, M.C., Brisson, J., Lepage, C., Rochefort, A., St-Pierre, M.C., Tétreault, S., Vincent, A.M. (2014). Le maillage clinique-recherche : rapport de la consultation. Québec : institut de réadaptation en déficience physique de Québec.